La cité fosse et haines

Marseille a une allure d’exception française, alimentée par un traitement politico-médiatique particulier. Rayonnante de part son caractère méditerranéen, mais obscurcie par ses troubles du comportement et un clientélisme encore trop puissant.

Vue du port ©Célia Cuordifede

Il fait un temps superbe et un parfum de printemps embaume la cour de récréation. A dix heures et quart, la sonnerie retentit et résonne dans toute la rue. Les élèves de l’école Jean Racine rejoignent leurs salles de classe. Soudain, c’est le chaos. Une quinzaine de détonations en moins d’une minute.

Trois hommes sont à terre. Mounir, 27 ans, reçoit six balles dans le dos. Nouari, 22 ans, est touché au cou. Un troisième individu est blessé à la jambe. Le tireur, cagoulé et armé d’un 9mm, sort de sa voiture. Il achève Mounir à bout portant. Deux balles dans la tête. Juste devant l’école.

Les corps gisent au sol dans une marre de sang. Une scène de barbarie. Police, pompiers et médias ne tardent pas à débarquer.

On est le lundi 25 avril. Marseille et ses affaires de règlements de comptes apparaissent encore dans les gros titres. Tirs à la kalachnikov dans les quartiers nord ? Fusillade sur fond de trafic de drogue à Bassens ? Ni l’un ni l’autre.

L’affaire se déroule dans le quartier de Teissere, au sud de Grenoble. Trois cent kilomètres séparent les deux villes mais la comparaison semble inéluctable pour certains journaux : Grenoble vit « une dérive Marseillaise » (Le Figaro, 28/04/16). La ville sera même surnommée « la petite Marseille » (BFM TV, 26/04/16). Un exemple frappant de la sur médiatisation des maux délictueux de la cité phocéenne. Marseille fait office de référence.

Dans les médias, Marseille est bipolaire : « C’est soit Zone interdite soit Des racines et des ailes. Il y a très rarement un entre deux sur la réalité de cette ville. Mais c’est difficile de rendre compte d’une ville aussi irrationnelle que Marseille », souligne Philippe Pujol, journaliste et auteur de La Fabrique du monstre – également prix Albert-Londres 2014 pour ses articles Quartiers shit.

Des Goudes en passant par Endoume, la Valentine et la Plaine jusqu’à l’Estaque, Marseille est une succession de villages où l’on observe de fortes disparités. À la différence des grandes villes françaises, Marseille n’a pas déplacé ses banlieues en périphérie. Les cités – plus connues sous le nom de quartiers nord – sont dans la ville, même si cette dernière les repousse vers une fatalité déboussolante.

Le contraste entre classes populaires et aisées est flagrant. Marseille est la quatrième ville de France où l’impôt sur la fortune est le plus payé. A l’inverse, le taux de pauvreté s’élève à 25% – soit 10 points de plus que la moyenne nationale.

Insécurité spectaculaire

 La ville traine une sale réputation depuis le début du XXème siècle, inspirée par des figures mafieuses telles que Paul Carbone et François Spirito dans les années trente.

Aujourd’hui ce sont les règlements de compte en série entre néo-bandits des quartiers nord qui viennent perpétuer cette réputation de « Chicago-sur-Rhône ». Une réalité qui tend à faire de la cité phocéenne le bastion des politiques en matière d’insécurité.

« Marseille est un laboratoire, une ville où la dégradation de la sécurité est réelle. Tout ce qui pourra y être fait aura valeur d’exemple », avance Claude Guéant, alors ministre de l’Intérieur, le 29 août 2011.

Il reste moins d’un an avant les présidentielles. Nicolas Sarkozy, candidat à sa propre réélection, fait de la sécurité un terme central de sa campagne. « Lorsque Guéant remplace Hortefeux, Marseille arrive très rapidement sur le devant de la scène. » constate Laurent Mucchielli, directeur de l’Observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux (ORDCS) en région PACA.

Les autres partis politiques ne sont pas en reste. Le même jour, Martine Aubry, candidate à la primaire PS, défie le ministre de l’Intérieur : « Je suis venue aujourd’hui à Marseille pour dire de manière forte que je serai la Présidente de la sécurité de tous les français. ».

©Célia Cuordifede

« Cette ville est dans la palette d’une équipe électorale qui veut faire son beurre sur le thème de la sécurité. » poursuit Laurent Mucchielli. D’après ses recherches, c’est le point de départ de la focalisation médiatique sur « l’addition Marseille-insécurité ».

Dès lors, elle devient le théâtre de ballets politico-médiatiques. Marseille est officiellement le boulet de Paris. La capitale du crime. Et quoi de plus vendeur que de titrer Nouveaux règlements de comptes à la kalachnikov en plein Marseille ? « Marseille c’est vendeur, spectaculaire et toujours caricatural », commente Philippe Schmit, Rédacteur en chef du quotidien régional La Provence.

Mais la tendance s’inverse, dans la campagne électorale de 2017, Marseille n’est que peu, voire, pas citée dans les discours des candidats concernant l’insécurité ou la délinquance.

Le collectif marseillais « Trop jeune pour mourir » a écrit une lettre ouverte aux candidats à l’élection présidentielle pour les interpeller sur les règlements de comptes en hausse et l’insécurité dans les quartiers nord de la ville.

Dans une interview au journal 20 Minutes, le fondateur du collectif Hassen Hamou laisse entendre un sentiment d’abandon de la part de l’État: « Notre objectif est simple. En pleine élection présidentielle, on veut interpeller les candidats sur la situation catastrophique de nos quartiers. […] On a l’impression que plus ça va, plus ça va mal. On a déjà franchi une étape dans la violence. Les quartiers nord, ce n’est plus Marseille. Ils sont dirigés par d’autres personnes que la municipalité. »

Capitale du crime

« Je suis à Marseille […] Oui j’ai mon gilet pare-balles ! » Cette réplique du film Marseille, produit par Kad Merad, correspond à un imaginaire bien ancré dans la tête de nombreux français. La délinquance et les règlements de comptes sur fond de trafic de drogue sont une réalité. Mais, elle n’est spécifique à Marseille.

Dans son livre Délinquance et criminalité à Marseille : fantasmes et réalités, Laurent Mucchielli décortique et analyse les statistiques policières. Sur un taux d’infractions pour 1.000 habitants dans les cinq grandes circonscriptions de sécurité publique françaises – entre 2010 et 2012 – Paris arrive en tête pour la détention d’armes prohibées (Paris 1,28 % – Lyon 1,22 % – Marseille 1,15 %).

La capitale devance également de loin les autres villes en ce qui concerne la criminalité organisée (Paris 1,07 % – Marseille 0,79 % – Nice 0,67 %). Paris et Marseille sont à égalité pour les homicides et tentatives d’homicides (0,06 %).

En revanche, la cité phocéenne détient le palmarès des règlements de comptes. Les chiffres tendent à prouver que le sentiment d’insécurité n’a aucune raison d’être plus élevé à Marseille qu’à Paris, Lyon ou Nice. Et pourtant.

« Marseille la violente semblait s’être assagie ces dernières semaines. On n’entendait plus parler de règlements de comptes (…) Les problèmes de sécurité de la ville sont toutefois loin d’être résolus. Samedi, en plein après-midi, une bande de jeunes s’est attaquée à un TGV » (Le Figaro, 2 février 2013).

« Far West », « attaque de diligence », « piraterie ferroviaire », la dramaturgie n’a pas manqué pour décrire l’événement dans les médias. Mais voilà que trois jours plus tard, l’affaire prend une autre dimension. L’enquête avance. Dix des « violents assaillants » sont arrêtés. L’un d’entre eux dispose de matériel vidéo professionnel. Les jeunes tournaient un clip de rap.

Beaucoup de bruit pour pas grand chose. Rien de comparable à des précédents faits de vols de produits de consommation ou de matériel informatique – déplorés par la SNCF entre 2008 et 2011. Aucune violence. Aucun dégât à déplorer non plus, si ce n’est de voir son train retardé, quoique la SNCF n’attende pas d’être attaquée pour être en retard.

Ainsi, quelques jours après la vive émotion, il ne s’agissait plus, d’après le parquet, que de « l’immobilisation d’un TGV dans un but artistique et non crapuleux ». Puis, aucune trace du suivi du procès…

« Quand on parle de Marseille, on s’attend soit à être terrorisé, soit à exploser de rire, soupire Philippe Schmit. C’est une ville excessive. Dans le meilleur comme dans le pire. » Une ville qui prend bien la lumière. Une cible privilégiée.

« Marseille est un bon client. Les journalistes sont sûrs d’y trouver quelqu’un qui va sortir la phrase caricaturale qu’ils sont venus chercher. » conclut-il.

Marseille, les quartiers nord
©Jeanne Menjoulet

À qui profite le crime

La médiatisation constante des faits divers phocéens permet aux politiques régionaux de dénoncer un acharnement médiatique ou, dans leur jargon, un certain « bashing ».

Juin 2013. Jean Claude Gaudin – sénateur-maire LR de Marseille – écrit une lettre au Président du CSA. « Il serait souhaitable que l’ensemble des chaînes du paysage audiovisuel français soient rappelées à un peu plus de mesure lorsque Marseille et ses difficultés sont évoquées. »

S’en suivent de nombreux discours au cours desquels il martèle : « Le Marseille-bashing, je n’aime pas ça ». Un moyen de créer un faux débat, un cache misère. Utiliser le peucherisme – expression provençale qui exprime la pitié, la compassion – pour éviter de parler des sujets qui fâchent.

Du côté des politiques nationaux, elle laisse à penser que le problème est uniquement marseillais. « À Marseille, ça se passe comme ça. Mais vous pouvez dormir tranquille dans le reste de la France », interprète Philippe Pujol.

Ne pouvant se contenter de balayer le « problème marseillais » d’un revers de main, l’État annonce des mesures chocs. « Nous avons connu des visites en nombre, c’en est devenu ridicule », s’agace Caroline Pozmentier-Sportich, 20ème adjoint au Maire déléguée à la Sécurité Publique et la Prévention de la délinquance.

Des visites censées apporter de « bonnes nouvelles » : création de la fonction de Préfet de Police des Bouches-du-Rhône (septembre 2012), création de deux zones de sécurité prioritaires (2012-2013), installation de 1.000 caméras de vidéosurveillance en 2014 sur les territoires nord et sud de la ville.

La meilleure réponse à la délinquance serait uniquement sécuritaire, mettant de côté l’aspect social, éducatif du problème.

Vanina Antonini, Commandant de police judiciaire à la brigade de répression du proxénétisme de Marseille, pointe du doigt les dysfonctionnement de la justice française : « Nous sommes suivis avant de rentrer dans les cités. Souvent un homme cagoulé arrête notre voiture. Il pose des questions sur les raisons de notre venue. On explique qu’on est là pour la prostitution et non pour la drogue. Ils nous ‘laissent passer’ ».

Les rôles s’inversent, c’est la police qui se fait questionner. « Et qu’est ce que l’on peut faire face à cela ? s’interroge le commandant. Rien, il n’y a pas de solution intermédiaire pour ces petites incivilités. » Contraints par la lourdeur des procédures judiciaires, les policiers en arrivent au « passe-droit ».

Pour Philippe Pujol, « Les flics c’est ni la solution ni le problème. Ce sont juste des infirmiers qui pansent les plaies. Plus ou moins bien. Les services publics ont tous abandonné les cités. Il ne reste plus que la police. Or, les vrais symptômes, ce ne sont pas eux qui vont les soigner ».

Et l’école publique peine à remplir son rôle. Le maire est accusé de favoriser financièrement les écoles privées, au dépend des écoles publiques. A la rentrée 2014, il estimait à 22 millions d’euros le coût de la réforme des rythmes scolaires, laissant entendre que le gouvernement devrait en « compenser le coût ». En parallèle il se vantait d’augmenter de 11 millions d’euros la participation au secteur privé. Un système de favoritisme, qui institutionnalise les disparités déjà bien ancrées à Marseille.

Une misère salvatrice

Si le fossé se creuse plus qu’il ne se résorbe, c’est parce qu’il permet un système bien rodé à Marseille. Celui du clientélisme. Une méthode politico-mafieuse héritée de l’ère Gaston Deferre – maire de la ville de 1953 à 1986. « Pour que la politique de la ville soit efficace, elle ne peut plus fonctionner par ce système. Parce que la réponse à nos maux est politique. T’en as vu toi, un virus qui se suicide ? », lâche Philippe Pujol.

Le terme est adéquat, « le clientélisme ronge tout ». Il est le virus. Le cercle vicieux qui réélit le même genre d’hommes politiques depuis près d’un demi siècle. Ceux-là même qui se cachent derrière les voyous à capuche quand ils ne crachent pas dessus. « Tant qu’ils se tuent entre eux, ce n’est pas grave », aurait régulièrement réagit Jean-Claude Gaudin à des affaires de règlements de comptes.

Le clientélisme associatif résume parfaitement la situation. Les élus subventionnent des associations qui, en échange, les aident à maintenir leur poste. Gagnant-gagnant. Les associations en arrivent à se concurrencer entre elles.

C’est à celle qui bénéficiera du plus gros don. En 2014, la députée Sylvie Andrieux (ex-PS) a été condamnée pour avoir financé des associations fictives à des fins électoralistes. Game over. Mais d’autres sont toujours de la partie.

Marseille dérive lentement vers une fatalité déconcertante. Son parrain des sixties, Gaëtan Zampa dit «Tany Zampa», a été ce que Jean Augé, « P’tit Jeannot », fut à Lyon.

Ses hommes politiques corrompus sont ce que Patrick Balkany symbolise à Levallois-Perret. Ses trafics de drogue et d’armes sont ce que La Seine-Saint-Denis est à la région parisienne. La seule raison pour laquelle Marseille puisse faire figure d’exception c’est qu’elle regroupe tous les maux de la France.

Après les trois premières années de son quinquennat sous forme d’essais cliniques sur la cité phocéenne, la gauche se félicite de réussir là où la droite aurait échoué. D’avoir dompté la bête noire. Chiffres à l’appui. C’est ainsi qu’en février 2015, Manuel Valls faisait de Marseille le bastion de l’exemplarité, dont il allait falloir « tirer les leçons qui s’imposent à l’échelle nationale ».

Une annonce qui laissait présager une nouvelle mise en avant de la ville pendant les campagnes des candidats à la présidentielle. Mais les maux de la France en terme d’insécurité et de délinquance ont été bouleversés, ces cinq dernières années, par les attaques terroristes éprouvées dans le pays.

Marseille n’est pas une terre fertile pour le terrorisme.

A Marseille, Célia Cuordifede et Clémence Gourdon

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