IA Revolutions, l’emploi dans la matrice

 

Les machines vont-elles nous remplacer ? Beaucoup en ont peur, certains craignent même “un danger pour la démocratie occidentale”. Une chose est sûre, il faudra repenser notre manière d’appréhender le travail. Enquête dans les tréfonds d’une IA.

L’intelligence artificielle va-t-elle piquer nos emplois?

Monsieur Bucket travaille dans une usine de dentifrice. Le genre de taffe pénible, à la chaîne, qui lui permet à peine de vivre. Pourtant, il est fier de son job. Mais du jour au lendemain, il se fait remplacer par une machine.

Plus performante, moins coûteuse, et surtout moins grande gueule, elle a tous les atouts pour être plus rentable qu’un ouvrier. Monsieur Bucket se fait donc mettre à la porte. Une claque pour son fils et sa femme, dont il représentait l’unique rentrée d’argent.

Cette scène, c’est le début du Charlie et la Chocolaterie de Tim Burton. Si le film a tout d’une fiction, le cas de Monsieur Bucket peut très bien s’appliquer à la réalité.

« La robotisation du travail nous amène droit dans le mur », alerte la CGT Flipac. La Fédération des travailleurs des industries du livre du papier et de la communication est particulièrement engagée contre ce phénomène.

Son président recense tous les jours des cas de personnes qui perdent leur travail au profit de machines. « De dix emplois, on passe à un ! On peut se demander où se trouve la place du salarié dans tout ça ».

Si les chiffres avancés par le syndicat sont assez flous, une étude pilotée par des chercheurs de l’université d’Oxford prévoit l’automatisation de 47% des emplois américains sur le long terme.

Le cabinet Roland Berger a utilisé la même grille d’analyse pour la France, et en est arrivé à la conclusion que 42% des emplois français sont concernés.

Plus concrètement, cela signifie une possible suppression de 3 millions de postes en dix ans.

Tous remplacés par des machines ?

Alexandre Laurent est un grand passionné d’intelligence artificielle à la tête de DNAVision, une entreprise spécialisée dans le séquençage ADN. Selon lui, le risque que l’on se fasse tous remplacer par une machine est conséquent.

« À priori, l’intelligence artificielle pourrait remplacer l’homme dans la totalité des catégories professionnelles. On voit bien qu’elle peut déjà par exemple analyser des radios et que le radiologue sera bientôt obsolète. L’immense majorité de ce que font les hommes peut être reproduit par une IA faible ».

Cet ancien secrétaire national du parti Démocratie Libérale juge que « le cerveau humain va rester dans un premier temps supérieur à l’IA, dans l’innovation, et les domaines manuels, transversaux, et multidisciplinaires ».

Ce qu’il faut comprendre par-là, c’est que « femme de ménage est moins automatisable que le radiologue ». Ceci est valable en partant du principe que mécanique et intelligence artificielle ne fusionnent pas. Pourtant, ça devrait arriver d’ici « quelques décennies »

Un poil alarmiste, il estime que le seul moyen de « garder notre souveraineté » sur l’IA, c’est de revoir l’éducation et la formation professionnelle.

Intervention mouvementée d’Alexandre Laurent au sénat. © Capture d’écran Youtube

Dans un élan fougueux, il prophétise qu’« aucun emploi non complémentaire à l’IA n’existera en 2050 ». Et apparemment, notre système n’est pas encore au point pour cette révolution technologique.

« Le vrai problème vient du système éducatif mondial. On forme les gens aux métiers d’hier et d’aujourd’hui, mais pas à ceux de demain.

C’est comme si en 1845, on continuait à apprendre à un maréchal ferrant à ferrer un cheval alors qu’on venait de créer l’automobile.

Les gamins qu’on forme sur de vieilles machines sans commande numérique dans nos campagnes, qui ont 16 ans aujourd’hui et qui vont travailler jusqu’en 2060, ils ne vont pas avoir une vie tranquille »

L’optimisme relatif

Les types comme Alexandre Laurent, Julien Dourgnon, le conseiller de Benoît Hamon sur la question du revenu universel, les appelle les « optimistes ».

Si on a un peu de mal à comprendre en quoi les prévisions du fondateur de Doctissimo sont « optimistes », c’est normal. En fait, Laurent Alexandre croit que le travail peut s’adapter à l’IA, via la formation professionnelle.

« La formation c’est un peu la tarte à la crème qui saurait résoudre tous les problèmes », dénonce Julien.

S’il reconnaît qu’elle va jouer un rôle très important, il est incapable de prédire quels seront les besoins à venir. « On ne connaît pas les métiers de demain », admet-il.

Julien Dourgnon c’est un mec plutôt cool. Il aime le vélo, le revenu universel, et le tennis. © Yang Rémi

Le conseiller d’Hamon n’exclut pas qu’un jour, l’homme ne soit plus obligé de bosser. Un peu à la manière des grecs qui faisaient travailler leurs esclaves pour consacrer leur temps à la lecture.

Un truc dont Julien est certain, c’est qu’on va assister d’ici quelques années à un phénomène de « polarisation de l’emploi ».

L’ex conseiller d’Arnaud Montebourg estime qu’à terme, il ne restera que deux pôles d’emplois.

Le premier concerne les professions « qualifiées, rares, donc bien payées et bien protégées » autour de l’Intelligence Artificielle. Le second tourne autour du « personnel peu qualifié », et donc « peu protégé ».

Dans ces prévisions, les métiers intermédiaires auront disparu. Bye bye les employés de banque. « La robotisation met en danger les emplois de la classe moyenne, qui représente la base de la démocratie occidentale », continue-t-il.

Vers une « utopie techno marxiste suicidaire »

Julien estime que les seuls bénéficiaires de l’intelligence artificielle seront les patrons d’entreprises. « Imaginez qu’il y ait une usine avec uniquement des robots. Aucun salarié. Qui récupère la richesse qu’ils produisent ? Le propriétaire de l’entreprise.

Personne à part lui ne sera capable d’acheter les produits qui y sont fabriqués, parce qu’il est le seul à avoir de l’argent. Lorsque les machines prennent la place des humains, il faut qu’elles paient aussi ».

Et voilà comment on en arrive à la question de la taxe robot.

Parce que si l’utilisation d’une IA restent relativement peu coûteuse, sa création – ou plutôt, son apprentissage, nécessite une somme colossale d’argent. Un pactole dont seules quelques multinationales disposent.

« L’éducation visuelle d’un IA nécessite l’utilisation d’une centaine de milliards de photos », expose Alexandre Laurent. Il compte le nombre de ces potentiels créateurs d’IA à « une dizaine, tout au plus ».

Parmi eux, de nombreuses firmes américaines comme Google ou Microsoft, mais aussi des géants chinoises, comme Alibaba ou Baidu.

De quoi faire flipper l’ancien chirurgien. « Comment vous pouvez imaginer stopper voire même ralentir l’évolution des IA en Chine ? C’est pas avec notre petite armée que l’on va pouvoir aller faire quelque chose là-bas. »

Le QG de campagne du « technomarxiste suicidaire », aka Benoît Hamon. © Yang Rémi

Grosso modo, l’idée de la taxe robot c’est d’attribuer un salaire aux machines et de les soumettre aux mêmes taxes qu’un employé lambda.

« La société française contribue en grande partie à la production de ces machines, au savoir-faire qu’elle a transmis à ses entreprises via notre système éducatif, notre patrimoine etc… C’est juste reprendre son dû », justifie Julien.

Une « idée suicidaire » pour Alexandre Laurent, pour qui le combo taxe robot et revenu universel de base constitue une « utopie techno marxiste », allant jusqu’à qualifier Benoît Hamon d’« idiot utile au service d’une l’intelligence artificielle semi-forte. »

Reprenant la célèbre formule romaine, il estime que « donner aux gens qui ne sont pas complémentaires de l’IA des jeux et du cirque en les mettant de côté » nous mènera « dans un siècle à Matrix ».

Alors, pilule bleue ou pilule rouge ?

 

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