Florian Deverrière, l’ostéo des gameurs pro

A tout juste 25 ans, le jeune ostéopathe a monté son cabinet. Installé à Saint-Cyr, il reçoit en consultation des habitants du coin. Mais ce que la plupart ne savent pas, c’est qu’ils se rendent chez le seul ostéopathe en Europe spécialisé dans les e-sportifs professionnels.

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Dans son cabinet, Floran remet les articulations de ses patients comme neuves. ©Rémi Yang

 

F lorian Deverrière termine sa matinée de consultation. Il en a fini avec sa dernière patiente qu’il raccompagne à l’entrée. Tous les deux se tutoient, témoignant d’une proximité, mais aussi d’une certaine confiance. Le cabinet, qu’il partage avec quatre autres médecins – une généraliste, une sophrologue, et un pédiatre-, est vide. Les murs de son bureau sont recouverts d’une peinture violette flashy. On ne saurait pas douter du professionnalisme du jeune homme, tant son visage respire le sérieux.

Pourtant, derrière ce t-shirt à col de grand-père et ce cardigan, se cache un passionné de jeux vidéo prêt à tout pour lier son hobby et son métier. Florian est un grand joueur, même s’il admet ne pas forcément en être un bon. « Je ne fais pas de compétition, et si je devais en faire, je pense que je me battrai pour ne pas arriver dernier », plaisante-t-il. Cet engouement, son entourage scolaire ne la comprend pas forcément. Et c’est de là que naissent les prémices du projet Ostéo Gaming.

Tout est parti d’un mémoire de fin d’études. A l’époque, Florian cherche à l’écrire sur un sujet original. Il décide alors de conjuguer sa passion et l’ostéopathie. Son sujet rencontre beaucoup de réticence avant d’être validé à contrecœur par ses référents. Un obstacle loin de le décourager.

« C’est assez bizarre. Ce n’était pas les jeunes qui étaient pour et les vieux qui étaient contre, mais on sentait que dans la globalité, il y avait un petit côté dénigrant par rapport au jeu vidéo. En tout cas, ça m’a donné encore plus envie de continuer », se rappelle-t-il.

S’ensuit alors un travail assez difficile, puisqu’on ne retrouve dans la littérature scientifique que peu d’ouvrages consacrés à la pratique excessive de jeux vidéo. « Au niveau de la bibliographie, c’était un peu chaud. Et puis on me disait que si je les soignais, je les encourageais à continuer à jouer sans boire ni manger ni dormir », expose le jeune homme.

Au final, il prend contact avec des structures professionnelles comme l’équipe AAA pour les accompagner dans des LAN. Il y rencontre des joueurs professionnels, des coaches, et des managers d’équipe qui l’encouragent.

Son mémoire rencontre un bon accueil de la part de son correcteur. « Il devait avoir la soixantaine d’années, et il ne connaissait pas du tout l’univers de l’e-sport. Il a dû trouver ça aberrant de voir des jeunes se détériorer la santé à cause de ça », raconte Florian.

Ostéo Gaming contre les douleurs de la bureautique

Après avoir terminé ses études, il lance en 2014 sa boîte, Ostéo Gaming, encouragé par les acteurs de la communauté de l’e-sport. Dans le même temps, il commence à exercer en cabinet. « J’interviens ponctuellement avec les équipes sur leur lieu de travail, sur des bootcamps etc… en contactant les structures françaises, les organisateurs d’événements… », explique-t-il.

Le fonctionnement de la SAS est simple. Florian contacte des équipes pros, des managers, des coaches, voire même des organisateurs de LAN, pour leur vendre ses services. Puis, si la structure est intéressée, il se rend sur place pour y prodiguer ses soins. Tout ceci, en faisant tourner son cabinet. Une combinaison d’activités très énergivore pour le passionné. « C’est très fatigant », reconnait-il.

Au début, ses proches ne le comprennent pas. Il l’avoue, la pilule est difficile à avaler, surtout pour ses parents. « Ils voyaient leur fils investir toutes ses économies dans un projet autour des jeux vidéo. Forcément ils étaient inquiets. Aujourd’hui, ils me soutiennent à 100%. » affirme le jeune entrepreneur.

L’inquiétude de papa et maman, Florian la partage également. Après tout, il est « le premier et le seul en Europe » à proposer ce service. Pour lui, il s’agit d’un véritable quitte ou double. Ceci étant, il s’accorde le mérite d’avoir plus ou moins « débloqué la voie » aux étudiants en ostéopathie qui veulent travailler dans cet univers-là. Même s’il est toujours la cible de quelques moqueries de la part de ses confrères.

Malgré tout, il croit dur comme fer qu’accompagner médicalement les joueurs pro, c’est important. « On voit des joueurs qui doivent arrêter leurs carrières à 18 ans à cause de douleurs. »

Pour approcher au mieux cette nouvelle niche de clients, il n’hésite pas à donner de sa personne. « J’essaie le plus souvent de jouer aux jeux auxquels mes patients s’adonnent. Suivant que ce soit un MOBA, un FPS, un MMORPG, les troubles ne sont pas les mêmes. Bien sûr, je ne reproduis pas les conditions exactes dans lesquelles ces joueurs s’entraînent, ça me permet de mieux comprendre leurs douleurs. »

Selon lui, les douleurs spécifiques à l’utilisation intensive de jeux-vidéo se rapprocheraient plutôt de celles que l’on observe dans la bureautique. Par exemple, des douleurs lombaires, des sensations de jambes lourdes, des troubles au niveau du canal carpien… qui viennent gêner le joueur dans sa santé et dans ses performances. Autant de problèmes qu’Ostéo Gaming s’efforce de gommer à grands coups de craquements d’os.

Aujourd’hui, la petite société compte plusieurs membres dans son équipe. Que ce soient des ostéopathes, des kinés, ou même des étudiants en stage. Elle commence tout juste à se faire un nom. Cependant Florian est encore obligé d’aller lui-même démarcher les structures e-sportives pour décrocher ses contrats. S’il est bien le seul européen à proposer ce service, il souffre cependant de la concurrence des cabinets locaux, plus pratiques pour les compétiteurs.

« J’ai travaillé une fois avec Fnatic (Ndlr : une équipe européenne très connue). Ça s’est bien passé, ils ont apprécié mes services. Mais ils m’ont dit que c’était compliqué de me faire venir une fois toutes les deux semaines… », regrette-t-il.

Autre ombre au tableau, la délocalisation de nombreuses équipes professionnelles. « En France, tous les joueurs de League of Legends, par exemple, sont partis à Berlin. »

Ces problèmes ne sont pour lui qu’un léger contretemps. Il s’imagine déjà exporter son entreprise à l’étranger – en Allemagne, pour commencer. Et cette fois-ci, personne n’y est réticent.

Floran Deverrière e-sport ostéopathe

Le jeune ostéopathe rêve de faire sa place dans ce nouveau monde qu’est l’e-sport. © Rémi Yang

Des compétitions vidéoludiques

Des stéréotypes négatifs, Florian s’en est mangé à la pelle. Principalement liés à une question qui fait débat alors que le monde de l’e-sport se développe à vitesse grand V : Peut-on qualifier cette pratique de sport ?

Pour le jeune entrepreneur, la problématique ne se pose pas. « Je m’en fous de savoir si l’e-sport est bien du sport ou non », martèle-t-il, avant d’ajouter « On a l’impression que les gens stéréotypent les joueurs comme des gros geeks boutonneux qui passent leur temps à bouffer des pizzas. De l’autre, on a des joueurs qui essaient de plus en plus de renier leur appartenance à cette communauté. Comme s’ils voulaient à tout prix être qualifiés de sportifs. Les compétitions d’e-sport, je considère ça comme étant des compétitions vidéoludiques. » Il marque une pause le temps de remonter ses lunettes, puis termine. « C’est un terme un peu vieillot, mais c’est comme ça que je vois les choses. »

Pourtant, si les fervents défenseurs de l’e-sport comme sport pourraient le voir comme une pique, l’ostéopathe est à 100% derrière l’essor de cette nouvelle discipline. Il aimerait même, au travers de son travail, lutter contre les aprioris sur les joueurs professionnels.

Au-delà de l’image qu’il renvoie, le docteur est très satisfait des récents évènements autour de l’e-sport, et du traitement de la discipline dans les médias traditionnels. « Toute la dynamique qui s’est créée avec l’engagement du PSG dans ce monde-là, c’est incroyable. Il y a 5 ans, si j’avais proposé mes services à une équipe, ils m’auraient traité de dingue. Maintenant, il y a une vraie économie qui s’est formée autour de ça. », se réjouit-il.

Quant à la médiatisation du phénomène, il loue le changement d’angle pris par les chaînes de télé et la presse française. « Il y a deux ans, France 2 avait sorti un reportage super glauque sur la Paris Games Week. Aujourd’hui, le sujet est traité avec beaucoup moins d’aprioris ».

Lui, aurait été approché par Le Petit Journal, le Journal des Jeux-Vidéo de Canal+, France 3, 66 Minutes Inside… Télé Loisir l’a même contacté pour un sujet sur « les dangers de Pokémon Go ».

A l’évocation de cette anecdote, il ne peut s’empêcher d’en rire.

Pour approfondir sur la médiatisation de l’e-sport, cliquez ici

 

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