L’E-sport, nouvel eldorado des médias

Canal +, Bein Sports, L’Equipe… les médias, et particulièrement la télévision, se prennent soudainement de passion pour les compétitions de jeux vidéo. Les enjeux sont grands avec une nouvelle audience, jeune et passionnée, à séduire.

Il y a des gens qui regardent d’autres gens en train de jouer à des jeux vidéo ? Il faut vraiment rien avoir à foutre de sa vie ! C’est une désolation totale ce que vous me racontez ! ». Il y a deux ans, lors d’une émission du Grand Journal sur Canal +, Antoine De Caunes se moquait ouvertement des compétitions de jeux vidéo et de la communauté des joueurs. Ironie du sort, la chaîne privée investit désormais dans le secteur, après le lancement fin octobre d’une nouvelle émission au format hebdomadaire et mensuel : le Canal E-sport Club. Le tout s’inscrit dans la lignée du Canal Football Club et du Canal Rugby Club.

Pas de Messi ou de Ronaldo à la Une du magazine L'Equipe du 29 novembre, mais Yellowstar, directeur du PSG eSports.

Ronaldo ? Messi ? Presque ! C’est Bora « Yellowstar » Kim, directeur du PSG eSports, qui a été mis à l’honneur du magazine L’Equipe du 19 novembre.

Au programme : reportages, enquêtes et invités en plateau, avec l’objectif de parler de l’e-sport à ceux qui s’y intéressent déjà : « on parle en expert sur le plateau, avec des sujets qui apportent de la profondeur au gamer connaisseur, expose Olivier Morin, présentateur de l’émission. Nous voulons en parler aussi précisément que possible. Maintenant, cela reste de la TV, avec ses codes et ses rythmes. Il faut donc régulièrement travailler les portes d’accès pour un public plus large et lui donner envie de s’intéresser. »

L’Equipe, SFR Sport et Bein Sports ont également leurs propres émissions liées à l’e-sport, sachant que TF1 devrait suivre la tendance.

Avant les chaînes, des acteurs venus du web ont aussi pris des positions fortes : Webedia (Allociné, Purepeople…) a racheté fin 2014 le site français référence dans l’e-sport : Millenium.org.

En quelques années, les compétitions de sport électronique sont passées du statut de loisir réservé aux geeks marginaux à celui d’évènements suivis par des millions de personnes dans le monde.

Selon l’institut Newzoo, l’e-sport devrait rapporter en 2016 plus de 460 millions de dollars (soit une hausse de 46% en un an) et concerner une audience de près de 150 millions de spectateurs.

On peut s’attendre à voir ces chiffres monter crescendo avec les clubs de football qui montent leurs propres équipes e-sportives : l’Olympique Lyonnais, l’AS Monaco, et surtout, le Paris Saint-Germain. « L’arrivée du club de la capitale dans le milieu a tout chamboulé, » considère le présentateur du « CEC ».

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L’économie fleurissante de l’e-sport fait du bruit dans les médias.

De quoi attirer l’intérêt des médias grand public, qui constatent l’ampleur du phénomène. « C’est la route normal de toute chose précieuse qui se voit convoitée par un monde commercial qui veut en tirer le plus de profit, » estime Olivier Morin.

En décembre 2015, L’Equipe proposait un dossier long format L’Equipe Explore intitulé « Génération e-sport ». Fabien Mulot, journaliste sportif, a consacré un mois de travail à la rédaction de l’article, mais le jeu en valait la chandelle : « l’article a été bien reçu, il a attiré une audience nouvelle et a très bien marché. C’est l’un de nos meilleurs succès parmi nos sujets L’Equipe Explore, » confie le journaliste.

« Beaucoup de points communs entre le sport et l’e-sport »

Si pour certains, assimiler l’e-sport au sport traditionnel est une hérésie totale, le sujet trouve bel et bien sa place les sites web de médias sportifs comme Sport365 ou L’Equipe, qui ont tous deux une rubrique e-sport : « l’e-sport, ce sont des belles histoires, justifie Fabien Mulot. On retrouve beaucoup de points communs avec le sport : les fans se réunissent et remplissent des stades, il y a des transferts, on peut parler des équipes, des commentateurs, raconter les parcours des coaches et des joueurs qui sont aussi intéressants que ceux de sportifs professionnels. »

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Les fans d’e-sport peuvent maintenant trouver leur bonheur en kiosque.

La question est tout autre en ce qui concerne la télévision. ESPN, le très puissant bouquet de chaînes sportives aux Etats-Unis, avait tâté le terrain en juin 2015 en diffusant la compétition de Blizzard Entertainment, Heroes of the Dorm. Résultat : un véritable tollé de la part de ses spectateurs habituels, qui ont plutôt l’habitude de voir du basketball ou du baseball.

Sur la TNT française, la chaîne l’Equipe a tenté une approche différente en créant directement sa propre compétition : « L’E-Football League ».

Un succès, puisque la chaîne a décidé de reconduire l’émission pour une deuxième saison, sachant que la première réunissait en moyenne 150 000 spectateurs devant leur téléviseur chaque semaine.

Reste la presse écrite, qui ouvre doucement mais sûrement l’accès à ses colonnes au sport électronique. Un magazine bimestriel de référence, intitulé sobrement « Le Journal de l’e-sport », existe depuis peu.

« Les médias doivent rendre l’e-sport accessible à tous »

Faire de l’audience avec de l’e-sport est forcément une bonne nouvelle, tant pour son développement que pour la reconnaissance du secteur. Reste à savoir si le sujet en question est abordé correctement, car « le traitement de l’e-sport est nettement différent de celui du sport, » souligne Fabien Mulot. La clé d’une médiatisation réussie du phénomène semble résider dans le bon traitement de son langage.

Autant dire que la tâche n’est pas aisée, et le défi à double enjeu. Il faut veiller à ne pas perdre le gamer passionné, avec son jargon qu’il faut respecter, tout en séduisant une nouvelle audience malgré un langage difficile à déchiffrer.

« Les médias doivent rendre l’e-sport accessible à tous. Proposer directement des retransmissions d’évènements, c’est se tirer une balle dans le pied, juge Fabien Mulot. Les joueurs ont déjà leurs repères sur internet avec les sites de streaming comme Twitch (racheté par Amazon pour 1 milliard de dollars en 2014, ndlr). Là où c’est intéressant, c’est de proposer du contenu visuel, avec un angle reportage, interview… »

Il faut garder en tête que la pratique de l’e-sport repose sur un socle de puristes exigeants, et en droit de l’être puisqu’ils sont à l’origine de son succès. Habile sera celui qui traduira ce langage pour un public plus large, sans pour autant dénaturer le sport électronique.

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